lundi 12 octobre 2015

Lecture (biographie et sciences) : Andrew HODGES, "ALAN TURING, LE GÉNIE QUI A DÉCRYPTÉ LES CODES SECRETS NAZIS ET INVENTÉ L’ORDINATEUR", éditions Michel LAFON, 2014/2015


En quatrième de couverture de cet énorme « pavé » de 703 pages figure un jugement émanant du New York Times : Il est difficile d’imaginer une biographie aussi profonde et sensible à la fois. Ce n’est pas pour rien.
Personnage peu connu du grand public international et de surcroît très secret de son vivant, le scientifique britannique Alan TURING fait néanmoins ici l’objet d’un travail très fouillé, extrêmement documenté et minutieux et, en cela-même, digne de toute notre attention. L’auteur – lui-même professeur de mathématiques à l’université d’Oxford – réussit littéralement à nous « faire entrer » dans le fonctionnement mental d’un pur mathématicien/logicien, qui plus est exceptionnel par l’envergure de son génie.
Turing apparaît, dans ces pages, comme le type même du surdoué hautement créatif, de l’esprit hyper-curieux et hyper-vif mais, par ailleurs, affligé de bien des inadaptations et des carences dans le domaine de l’habileté sociale, des relations humaines et même du simple bon sens commun.
Pur introverti (au point qu’on en arriverait à le soupçonner d’une forme, mineure, d’ « autisme »), presque exclusivement gouverné par le sens de l’abstraction et l’intérêt qu’il portait aux problèmes fondamentaux posés par la nature (ce qui le rendait, ça va de soi, peu attentif au quotidien et aux êtres), Alan Turing évoluait dans un monde (une bulle, plutôt) de symboles et de questions qu’il mettait un acharnement peu commun à résoudre (ou à essayer de résoudre). Et cependant il souffrait de maladresse chronique, de mauvaise latéralisation, de tendances à la dyslexie et d’une immaturité profonde qui amenait jusqu’à sa propre mère à voir en lui un excentrique faisant tout de travers. Pour parler bref, c’était un personnage complètement décalé et, par conséquent, assez pathétiquement seul et, bien sûr, fort malheureux. Sa vie fut une sorte de fuite en avant un peu « maniaque » dans l’hyperactivité et dans la concentration intellectuelle.
S’il s’intéressa à énormément de disciplines scientifiques (les mathématiques, naturellement, mais aussi la logique, l’ingénierie, la cybernétique, l’information, la physique, notamment la mécanique quantique, la neurologie, le décryptage, les jeux de réflexion tels qu’échecs, poker, go, la philosophie, la philosophie des sciences, l’embryologie, la chimie et même la psychologie), l’obsession principale de son existence fut, sans conteste, le cerveau et le processus de la pensée, qu’il abordait d’une manière bien personnelle.
Il regardait un peu tout, en somme, avec l’œil du décrypteur de  codes secrets qu’il fut et, apparemment, aurait bien aimé pouvoir tout mettre en équation.
Ce fut cet intérêt surdimensionné pour notre organe le plus « noble » qui l’amena à la conception (toute théorique) d’une machine pensante, d’une authentique réplique du cerveau humain susceptible de penser toute seule.
Un peu comme Frankenstein, cet étrange homme qu’était Turing voulait à toute force recréer un cerveau sous forme mécanique, histoire de mieux comprendre le nôtre, le sien.
Son rêve était celui d’un système de neurones isolé, d’un pur esprit qui fût délivré des sens, des émotions et des affects propres à la créature charnelle, vivante, en relation avec le monde. En somme, tout se passait comme si le robot sophistiqué était son idéal.
Chimère ? Utopie ? Sans nul doute.
Car Alan Turing ne voulait pas tenir compte de deux paramètres hautement caractéristiques de notre structure cérébrale (et mentale) : la complexité, et la relation étroite à l’autre et à l’ensemble du corps social.
De plus, le théorème  de GÖDEL, qui démontrait l’incomplétude fondamentale de tout système mathématique, le gênait beaucoup.
Pur produit du système d’éducation à l’usage de la « gentilhommerie » anglaise (public-school, puis université de Cambridge), il finit tout de même, après avoir grandement contribué, par ses travaux ultraconfidentiels de décryptage, à l’écrasement de l’Allemagne nazie par l’alliance anglo-américaine, par concrétiser, en partie seulement, son rêve d’audacieux visionnaire en participant à la construction de l’un des tout premiers ordinateurs.
Frustrations, imprudences, contradictions intérieures et dilemmes insolubles eurent, par la suite, peu à peu raison de cette âme magnifiquement brillante, mais, hélas, tourmentée, vulnérable. Alan Turing, toute sa vie, fut incapable de se « couler dans le moule » : il doublait en effet sa personnalité de surdoué, de solitaire, d’ "original " un tantinet rebelle et fortement lunatique d’une homosexualité qui, vue l’époque où il vivait, ne lui valut que des ennuis et en fit, en quelque sorte, l’Oscar Wilde du XXe siècle et du monde de la science.
Homme complexe et fascinant que ce malheureux scientifique, au demeurant effacé, modeste, qui passa presque inaperçu en dépit de l’importance du rôle que jouèrent ses idées et ses travaux dans l’histoire de la science et du progrès technologique.
Turing fut un homme de l’ombre. Et cette biographie l’en sort. D’une manière remarquable. Ne nous aide-t-elle pas à mieux comprendre ce qui se passait dans la tête d’un homme hors du commun, d’un réel génie de la science et de l’abstraction, et donc d’un esprit pour nous par essence déroutant et peu accessible ?
Certains passages peuvent, certes, nous sembler quelque peu rébarbatifs, arides et hors de notre portée, car truffés de références assez pointues à des théories mathématiques et physiques dotées de leur propre langage, des plus hermétiques. Mais l’histoire de cet homme et celle de la science ne se confondent-elles pas étroitement ?
De toute évidence, Turing et la mathématique, la pensée abstraite sont indissociables.
Alan Turing : un homme par trop discret et mystérieux, mais un homme libre, épris d’absolu, quoique à sa manière, et à nulle autre. Un « martien » qui, au fond, aspirait à une vie banale, sans histoire, mais qui se trouva, par malchance, être pétri de contradictions typiquement humaines que son âme rigoureuse de pur « matheux » intransigeant, justement, ne tolérait guère.
Le Guardian a eu tout à fait raison d’avoir inclus – ainsi qu’il est précisé, encore sur la quatrième de couverture – ce précieux ouvrage dans sa liste des  50 livres essentiels : il est proprement captivant. A l’image de celui qu’il raconte, de façon si complète et si scrupuleuse. Il inspira d’ailleurs un film hollywoodien, IMITATION GAME (que je n’ai pas vu).
Et puis, les informaticiens, les tenants de la robotique et les neuroscientifiques actuels ne continuent-ils pas, d’une certaine façon, à vouloir donner corps au rêve de Turing (en faisant jouer les ordinateurs aux échecs contre des champions  humains, ou en sondant le fonctionnement du cerveau avec des méthodes de plus en plus perfectionnées, afin de déterminer ce qu’est la conscience, par exemple) ? Leurs questions ne sont-elles pas toujours « jusqu’où peut aller l’intelligence artificielle ? » et « comment fonctionne le cerveau humain ?» ?





P. Laranco.

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